Comme un vieil ami

VOYAGES ET AUTRES...
Suzanne Sterzi

J’étais aux premières loges. J’observais le spectacle de la mer qui roulait le tambour des ondes. Les spectateurs arrivaient et cherchaient une place. Le soleil tapait fort mais la brise de la mer adoucissait la cuisson. Les baigneurs sautaient dans les vagues et les surfeurs les épousaient jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans l’écume.

Étendue sur le sable, j’attendais que la chaleur de la Floride chasse enfin de mes fibres l’hiver logé dans tout mon être. J’observais les autres. Sur une plage la carcasse des hommes se libère enfin des contraintes et retrouve l’enfance nichée au plus profond de l’adulte.

Est arrivée une femme avec des provisions : à grands gestes de semeuse, elle distribuait le pain aux mouettes criardes et profiteuses. Sa besace vide, les oiseaux partirent sans gratitude. Je me passai cette réflexion :  Il faut être bien seule pour cultiver de telle compagnie. 

Un homme est passé sur la rive, il détonnait ; il semblait perdu parmi cette faune. Je ne sais pourquoi, mais les marcheurs des bords de mer ont toujours l’air de chercher quelque chose comme si l’horizon n’était pas assez grand. Ils cherchent un coquillage, le plus joli de tous, le parasol d’un ami, un bateau qui s’éloigne dans un silence bleu. Lui, cet homme, vaguait sans but comme un chien sans maître sorti d’un quartier sans âmes. Il n’était pas désoeuvré, non, mais pris d’un trouble indéfinissable. Il passa et repassa quelques fois puis il disparut, ou du moins mon regard ne le cherchait plus.

J’abandonnai mon campement pour m’approcher de la rive. Quelques minutes à manger l’horizon du regard et à laisser les fins de vagues chatouiller mes pieds, je l’ai vu arriver. Direct sur moi, comme s’il m’avait repérée. Balourd, il s’approcha comme si on s’était toujours connus. Avant qu’il ouvre la bouche j’avais fait son portrait : quarante ans, costaud à la limite de l’obésité, il couvrait son corps disgrâcieux avec de grandes culottes noires semblables à celles des boxeurs, mais qui lui descendaient jusqu’en bas des mollets. Le crâne rasé, une barbe noire et touffue lui couvrait le bas du visage. Il portait un poinçon à l’oreille gauche et d’énormes tatous sur les biceps, tatous abstraits, géométriques, sans histoire.

Il me dit dans un anglais presque incompréhensible : Est-ce qu’il existe ici des morceaux comme celui-là mais plus épais ?  Il tenait entre ses boudins de doigts un fin morceau de nacre et en semblait émerveillé. Devant tant de naïveté, je n’ai su répondre qu’une connerie du genre : Je ne sais pas, je viens de Montréal. Il resta perplexe. Avec hésitation il baragouina :  Montréal c’est au Canada ? 

Nous engageâmes une conversation qui n’avait plus rien à voir avec le coquillage ou autre argument marin. Plus je lui parlais plus il me semblait un enfant qui regrettait d’avoir raté l’école. Il pensait que Montréal était en Ontario et il ignorait qu’au Canada on parlait français. Je lui racontai les premiers colons français battus par les Anglais arrivés plus tard au Québec. Il s’appliquait à apprendre des choses qui lui semblaient sorties des contes des Milles et Une Nuit. Il me dit : Je ne savais pas qu’il y avait eu une guerre entre les Français et les Anglais. Sur quoi j’eus envie de répondre : Beaucoup de Canadiens ne le savent pas non plus. Mais la leçon aurait été trop longue et on va sur la plage pour s’amuser. Il me raconta qu’il venait de la Caroline avec des amis et que c’était la première fois qu’il voyait la mer. Ce témoignage me bouleversa.

Je compris toute cette excitation retenue que j’avais notée au début. L’émerveillement de celui qui sort de la caverne et découvre les beautés du monde l’avait poussé à chercher une âme sensible à sa joie.

Il partit, me saluant comme un vieil ami.